« Sois mince, mais pas maigre. Sois belle, mais pas trop. Sois libre, mais reste à ta place. »

C’est dans cette contradiction intime que se noue, bien souvent en silence, la douleur de nombreuses femmes binationales.

À la croisée de l’Orient et de l’Occident, leurs corps deviennent les champs de bataille d’injonctions contradictoires. Et parfois, ce combat intérieur prend la forme d’un trouble du comportement alimentaire (TCA).

🌍 Deux mondes, deux esthétiques, deux modèles de femme

Dans le monde occidental, la minceur est devenue une norme.Elle incarne la maîtrise de soi, la performance, la réussite. À travers les réseaux sociaux, les séries ou les publicités, les corps sont retouchés, calibrés, comparés. On y apprend très tôt qu’un corps trop rond est un corps de « paresse » ou de « laisser-aller ».

À l’inverse, dans une grande partie du monde maghrébin, le corps féminin est perçu autrement. La rondeur est souvent associée à la santé, à la fertilité, à la générosité. « Elle est bien portante », dit-on avec bienveillance. Mais là aussi, le regard est lourd : les filles doivent être « présentables », pas trop visibles, pas trop séduisantes, pas trop libres.

🍽️ Tajine ou salade detox ? Couscous ou quinoa ?

Dans les familles maghrébines, la nourriture n’est pas un simple carburant : c’est un langage d’amour, de tradition, de lien.

Une mère qui prépare un tajine aux pruneaux, une chorba, un mssemen beurré, offre plus qu’un plat : elle transmet un héritage. Le refus de manger peut être vu comme une offense.

Mais dans les écoles, les cercles professionnels ou les sphères influencées par les tendances occidentales, on valorise plutôt :

🥗 une salade quinoa-avocat,

🧃 un jus detox,

🥜 un snack protéiné à base d’amande et de chia.

C’est là que la tension naît :

« Comment concilier un couscous préparé avec amour et les injonctions à la minceur d’une société qui méprise le gras ? »
« Comment aimer son corps quand il est pris entre le makroud et le body summer ? »

La nourriture devient alors un champ de culpabilité :

On mange pour faire plaisir, puis on se punit en jeûnant, en se pesant, en vomissant.

Et ce, souvent sans jamais nommer le mal.

🧠 Les troubles alimentaires comme conflit silencieux

L’anorexie et la boulimie ne sont pas que des maladies du corps.

Ce sont des cris intérieurs, des stratégies de survie, des manières de reprendre un contrôle dans un monde flou.

Pour certaines jeunes femmes issues de l’immigration, ne pas manger, c’est reprendre le pouvoir.

C’est dire non à tout ce qu’on ne peut pas dire autrement.

C’est disparaître un peu pour exister davantage.

« Je voulais être parfaite pour qu’on m’accepte. Puis j’ai compris que même parfaite, je dérangeais. Alors j’ai arrêté de manger. »

Ces phrases, je les ai entendues. Pas dans un cabinet. Mais dans un regard baissé, dans un sourire forcé, dans un refus de goûter à la chorba du vendredi.

Ces femmes ne sont pas faibles. Elles sont tiraillées.

🎤 Témoignage : Yasmine, 23 ans, franco-marocaine

« À la maison, ma mère cuisine toujours trop. Si je dis que je ne veux pas manger, elle me regarde comme si je la reniais.

Au lycée, les filles parlent calories, régimes, salles de sport. Moi j’ai été complexée dès mes 12 ans. Trop de hanches, trop de ventre.

J’ai développé des crises de boulimie. J’avalais en cachette le pain rassis et le beurre. Puis je pleurais.Je ne savais pas que c’était une maladie. Pour mes tantes, j’étais juste “capricieuse”. Pour mes profs, j’étais “fatiguée”.

En vrai, j’étais perdue entre deux mondes qui me disaient tous les deux : “Tu n’es pas comme il faut.” »

🔍 Une réalité peu étudiée, mais bien réelle

Les études sur les TCA dans les pays maghrébins sont rares, mais elles existent :

Au Maroc, une étude menée au CHU Ibn Rochd révèle que plus de 5 % des lycéennes présentent des symptômes évocateurs de TCA, sans toujours le savoir.

En Tunisie, le phénomène progresse chez les étudiantes, souvent issues de classes moyennes, très connectées aux réseaux sociaux.

En France, les filles issues de l’immigration nord-africaine développent aussi des troubles, mais ces derniers sont souvent ignorés ou mal interprétés : on les diagnostique comme « anxiété », « angoisse », voire « caprices alimentaires ».

Et si… ces symptômes n’étaient que la face visible d’un conflit culturel profond, d’un tiraillement identitaire, d’une fatigue de devoir sans cesse justifier qui l’on est ?

🕊️ Quand le corps devient un champ de tension morale

On pourrait croire que l’anorexie est une maladie de « blanche riche », mais c’est faux.

Elle prend juste d’autres formes ailleurs.

Chez certaines, la nourriture devient obsession, refuge, prison.

Chez d’autres, elle devient arme, punition, ou silence.

Et derrière chaque symptôme, il y a souvent :

Une pression familiale et sociale contradictoire (« sois moderne, mais pas trop »),

Un sentiment de ne jamais être assez bien pour les deux camps,

Et une absence de lieu pour exprimer cette complexité sans être jugée.

✍️ Ce que je veux dire ici…

Ce que je veux dire, c’est que ces jeunes femmes ne sont pas fragiles par nature.

Elles sont fragilisées par un monde qui refuse de voir leur complexité.

Par un système qui ne veut ni leur rondeur orientale, ni leur liberté occidentale.

Et pourtant, elles avancent.

Elles résistent.

Elles méritent qu’on les écoute sans les enfermer.

Qu’on cesse de leur dire quoi être, et qu’on commence à leur demander : qui es-tu vraiment ?

📣 Pour aller plus loin

Un travail reste à faire :

Former les professionnels de santé à reconnaître les TCA dans des contextes culturels non occidentaux.

Déculpabiliser les jeunes femmes, leur permettre d’exister pleinement dans leurs identités multiples.

Créer des espaces sûrs où elles peuvent parler de leur corps, de leurs doutes, de leurs silences — sans être réduites à des clichés.

💬 Ce texte est dédié à toutes celles qui se battent chaque jour avec leur assiette, leur miroir, leur famille et leur passé.Vous n’êtes pas seules. Et vous n’êtes pas folles. Vous êtes entières. Juste prises entre deux mondes qui ne se parlent pas encore.