Parler français, mais être entendu différemment

Accent, insécurité linguistique et regard social : de l’enfant qui hésite à parler à l’adulte que sa voix continue parfois d’identifier

L’idée centrale

Un accent ne mesure ni l’intelligence, ni la capacité de raisonnement, ni la compétence professionnelle. Pourtant, notre manière de parler peut influencer la manière dont les autres nous perçoivent — et parfois, progressivement, la manière dont nous nous percevons nous-mêmes.

Une phrase entendue dans ma classe

Il y a une remarque que plusieurs élèves m’ont déjà faite :

« Monsieur, vous, vous n’avez pas d’accent de blédard. »

Bien que je sois en désaccord partiel avec cette phrase, elle est souvent prononcée sans hostilité. Elle peut même être pensée comme un compliment.

C’est précisément ce qui la rend intéressante.

Pour qu’elle fonctionne comme un compliment, il faut implicitement considérer qu’une manière de parler français serait socialement préférable à une autre.

Le paradoxe va plus loin : cette remarque peut venir d’élèves eux-mêmes issus de l’immigration.

À d’autres moments, certains élèves me rappellent mes origines. D’autres s’amusent à reproduire certaines de mes intonations ou certains traits de prononciation.

Ces expériences personnelles ne constituent évidemment pas des preuves scientifiques. Une imitation peut être affectueuse, humoristique ou moqueuse selon le contexte.

Mais elles soulèvent une question qui dépasse largement mon expérience :

À quel moment un enfant découvre-t-il qu’il n’apprend pas seulement à parler une langue, mais aussi la valeur sociale que les autres attribuent aux différentes manières de la parler ?

Le premier malentendu : confondre parler et penser

Lorsqu’un enfant arrive en France avec une maîtrise insuffisante du français, nous identifions immédiatement son problème : il faut lui apprendre la langue.

C’est vrai.

Mais c’est incomplet.

Certains enfants disposent d’une langue familiale parfaitement fonctionnelle pour la vie quotidienne sans avoir nécessairement développé dans celle-ci le registre académique correspondant aux exigences scolaires françaises.

Dans le même temps, leur français est encore en construction.

Ils peuvent alors connaître une situation particulièrement inconfortable :

comprendre davantage qu’ils ne parviennent à l’exprimer.

C’est ici que commence un risque pédagogique majeur.

Un élève cherche ses mots.

Il produit des phrases simples.

Il comprend imparfaitement certaines consignes complexes.

Il hésite lorsqu’on lui demande d’expliquer son raisonnement.

Ce que nous observons est une difficulté linguistique.

Mais ce que nous pouvons être tentés d’inférer est une difficulté cognitive.

Or :

POINT DE VIGILANCE

Une pensée difficile à verbaliser n’est pas nécessairement une pensée pauvre.

Évaluer la maîtrise linguistique est légitime. Déduire automatiquement de celle-ci le niveau de raisonnement de l’élève ne l’est pas.


À l’école, certains élèves doivent résoudre deux problèmes à la fois

Prenons un problème de mathématiques, de sciences ou de technologie.

L’élève doit comprendre la situation, sélectionner les informations utiles, établir des relations et construire une réponse.

Mais l’élève encore fragile en français doit simultanément accomplir une autre tâche :

transformer son raisonnement en français scolaire.

Il doit comprendre précisément la consigne, mobiliser le vocabulaire adapté, organiser syntaxiquement son explication et éventuellement surveiller sa prononciation.

Et une troisième tâche invisible peut s’ajouter :

anticiper le regard des autres.

Est-ce que je vais trouver mes mots ?

Est-ce que je vais bien prononcer ?

Est-ce qu’on va rire ?

Est-ce que le professeur va comprendre ce que je veux dire ?

La performance visible par l’enseignant ne dépend alors plus seulement de la compétence que celui-ci voulait initialement évaluer.

On pourrait résumer cette idée ainsi :

Ce que l’élève sait ≠ toujours ce qu’il parvient à montrer à cet instant.

Ce n’est pas une formule psychométrique. C’est une précaution pédagogique.


Quand parler commence à coûter

Une première erreur de prononciation fait rire.

Puis une deuxième.

Un camarade reproduit une intonation.

L’enfant commence progressivement à anticiper ce qui pourrait se produire lorsqu’il prendra la parole.

La difficulté initialement linguistique peut alors acquérir une dimension affective.

Le mécanisme hypothétique devient :

difficulté d’expression

expérience ou anticipation du jugement

anxiété

surveillance accrue de sa propre parole

expression plus difficile

nouvelle appréhension de la prise de parole

Les recherches consacrées à l’anxiété en langue seconde montrent effectivement une relation entre anxiété linguistique, confiance et volonté de communiquer.

Cela donne au silence une signification pédagogique nouvelle.

Un élève qui ne lève pas la main ne signifie pas nécessairement :

« Je ne sais pas. »

Il peut parfois signifier :

« Je ne veux pas prendre le risque de parler devant eux. »

L’accent : quand une voix devient une information sociale

L’enfant apprend alors quelque chose qui ne figure dans aucun programme scolaire.

Toutes les manières de parler français ne sont pas socialement perçues de façon identique.

Certains accents évoquent immédiatement une région.

D’autres une classe sociale.

D’autres encore une origine étrangère réelle ou supposée.

La variété considérée comme la plus « neutre » bénéficie d’ailleurs d’un privilège singulier : ses locuteurs peuvent finir par être perçus comme n’ayant pas d’accent du tout.

Il apparaît alors une asymétrie :

Certains semblent simplement « parler français ».
D’autres sont décrits comme « parlant français avec un accent ».

C’est ici que la phrase entendue dans ma classe prend tout son sens :

« Vous, vous n’avez pas d’accent de blédard. »

Elle indique que des adolescents savent déjà associer certains indices phonétiques à une origine et qu’ils peuvent leur attribuer une valeur sociale.

Même lorsqu’ils sont eux-mêmes issus de l’immigration.

La hiérarchie n’a donc plus nécessairement besoin d’être imposée de l’extérieur.

Elle peut être apprise puis reproduite par ceux-là mêmes qu’elle pourrait concerner.

Cela ne signifie pas que ces adolescents rejettent leurs origines. L’humour, l’appartenance au groupe, la recherche de distinction ou le jeu avec plusieurs identités peuvent également intervenir.

Mais ils ont déjà compris une règle sociale essentielle :

notre façon de parler peut modifier la façon dont nous sommes perçus.


Quand le cinéma et l’humour donnent un visage aux accents

Cette hiérarchisation ne naît évidemment pas uniquement à l’école.

Pendant des décennies, cinéma, télévision, sketches et désormais réseaux sociaux ont utilisé les accents comme des raccourcis permettant de caractériser immédiatement un personnage.

Quelques sons peuvent suffire pour évoquer le provincial, le bourgeois, le populaire, l’étranger, le parent immigré ou le jeune de banlieue.

Les accents associés aux populations maghrébines et subsahariennes ont eux aussi régulièrement constitué un ressort humoristique.

Le problème n’est pas de considérer que rire d’un accent serait nécessairement discriminatoire.

La question est beaucoup plus intéressante :

Pourquoi quelques secondes d’imitation suffisent-elles parfois pour que tout le monde sache immédiatement quel personnage social est représenté ?

Si la caricature fonctionne, c’est qu’elle rencontre une représentation déjà disponible dans l’imaginaire collectif.

L’accent n’est alors plus seulement entendu.

Il est interprété.


Le regard social ne disparaît pas nécessairement en quittant l’école

On pourrait penser que le problème se résout naturellement avec le temps.

L’enfant apprend le français.

Il grandit.

Il obtient des diplômes.

Il entre dans la vie adulte.

Pourtant, les discriminations liées à l’origine restent objectivement mesurables.

Une importante opération de testing réalisée en France sur 9 600 candidatures a montré que les candidats dont l’identité suggérait une origine maghrébine recevaient environ 32 % de rappels en moins que les candidats sans ascendance migratoire supposée, à candidatures comparables.

Les travaux du Défenseur des droits montrent également des écarts importants dans l’accès à l’emploi et au logement pour les personnes perçues comme noires, arabes ou maghrébines.

Ces résultats doivent être interprétés correctement.

CE QUE LES DONNÉES NE DISENT PAS

Elles ne démontrent pas que l’accent est responsable de ces écarts. Patronyme, adresse, apparence, origine supposée et nombreux autres facteurs peuvent intervenir.

CE QU’ELLES ÉTABLISSENT

Les jeunes concernés grandissent dans une société où certains marqueurs associés à l’origine peuvent effectivement produire une différence de traitement.

Or la voix possède une caractéristique particulière.

Elle peut rendre audible une origine réelle ou supposée.

Des recherches expérimentales consacrées aux accents montrent précisément que la manière de parler peut influencer l’évaluation professionnelle d’un candidat.

L’enfant qui avait compris que sa voix pouvait provoquer des réactions dans la cour de récréation peut donc découvrir, devenu adulte, que cette question n’était pas exclusivement scolaire.


L’enfant grandit. La mémoire du regard peut rester.

C’est probablement l’aspect le plus discret du phénomène.

Un adulte peut désormais maîtriser parfaitement le français.

Il peut posséder un vocabulaire riche, des diplômes et une expertise professionnelle.

Et pourtant continuer à surveiller sa manière de parler dans certaines situations.

Un entretien d’embauche.
Une réunion.
Une présentation publique.
Un appel téléphonique important.
Une rencontre avec une administration.

La question intérieure n’est alors plus :

« Est-ce que je sais parler français ? »

Elle peut devenir :

« Comment ma façon de parler va-t-elle être perçue ? »

La différence est fondamentale.

La compétence linguistique peut avoir considérablement progressé tandis que demeure une vigilance sociale autour de la parole.

Certains adultes chercheront à neutraliser certains traits de leur accent. D’autres adapteront davantage leur vocabulaire ou leur prononciation selon l’interlocuteur.

Cette adaptation n’est pas nécessairement problématique : nous changeons tous de registre selon les situations.

Elle le devient lorsqu’une personne finit par ressentir que cette transformation constitue une condition pour être considérée comme légitime ou compétente.

« Pour être pris au sérieux, dois-je parler autrement ? »

Cette question peut survivre longtemps après la disparition des difficultés linguistiques initiales.


Mais l’histoire ne se termine pas nécessairement par l’effacement

Il serait tout aussi faux de présenter ces enfants comme condamnés à devenir des adultes linguistiquement insécurisés.

Les trajectoires peuvent être très différentes.

Certains adaptent leurs registres avec une grande aisance.

Certains développent plusieurs identités linguistiques complémentaires.

D’autres finissent par assumer pleinement leur accent.

D’autres encore transforment leur plurilinguisme en ressource professionnelle, culturelle ou intellectuelle.

Cette possibilité est fondamentale.

L’objectif ne devrait pas être de fabriquer des adultes dont on ne pourrait plus entendre l’origine.

Il devrait être de construire une société dans laquelle :

entendre une origine dans une voix ne permettrait plus d’en déduire une intelligence, une compétence ou une valeur sociale.

Retrait ou opposition : deux réponses possibles, jamais deux destins

Les effets psychologiques ne prennent pas non plus une forme unique.

Chez certains jeunes, l’insécurité peut s’intérioriser :

peur du jugement → anxiété → silence → retrait → désengagement.

Chez d’autres, frustration et sentiment de rejet peuvent favoriser des réactions externalisées :

sentiment d’humiliation → colère → opposition → transgression, parfois agressivité.

Des recherches longitudinales sur des adolescents migrants montrent effectivement que certains stress liés à l’acculturation et aux expériences discriminatoires sont associés aussi bien à des manifestations internalisées qu’à des comportements externalisés.

Mais la formulation doit rester rigoureuse :

Immigration ≠ violence
Accent ≠ violence
Difficulté linguistique ≠ violence

Ce sont les mécanismes intermédiaires, les trajectoires individuelles et l’environnement qui doivent être étudiés.

L’opposition peut parfois constituer une stratégie psychologique de protection :

rejeter avant de se sentir rejeté.

Comprendre ce mécanisme ne signifie évidemment pas excuser la violence ni renoncer à la règle.

Cela signifie qu’un comportement visible peut posséder une histoire invisible.


Et le bégaiement ?

Cette question exige également de la prudence.

On ne peut pas affirmer que l’immigration, un accent ou une expérience discriminatoire provoquent un bégaiement clinique.

Le bégaiement est un trouble complexe de la fluence qui ne se réduit pas à l’anxiété.

En revanche, hésitations, blocages situationnels, anxiété communicationnelle et évitement de la parole peuvent être accentués dans certaines situations sociales.

Un élève peut donc s’exprimer très différemment devant toute sa classe et lors d’un échange individuel sécurisant.

Encore une fois :

ce que nous observons ne nous renseigne pas toujours immédiatement sur ce qui le produit.

Alors, que peut faire l’école ?

L’école ne supprimera pas à elle seule les hiérarchies sociales et les discriminations.

Mais elle dispose d’un pouvoir considérable :

elle peut éviter de les transformer en expériences scolaires répétées.

1. Dissocier autant que possible langage et raisonnement

Lorsqu’on évalue une compétence scientifique, mathématique ou technique, permettre temporairement à l’élève de passer par un schéma, une manipulation, un calcul ou quelques mots-clés peut aider à identifier ce qu’il a réellement compris.

Il ne s’agit pas de renoncer à l’apprentissage du français académique.

Il s’agit d’enseigner progressivement deux choses :

raisonner et verbaliser précisément son raisonnement.

2. Ne pas confondre accent et intelligibilité

Demander à un élève de reformuler lorsqu’on ne le comprend pas est légitime.

Lui transmettre implicitement qu’il devrait perdre son accent pour être pleinement légitime ne l’est pas.

3. Protéger la prise de parole

Une moquerie répétée sur la prononciation peut sembler insignifiante à celui qui l’entend occasionnellement.

Pour celui qui doit parler chaque jour devant le même groupe, son effet peut être différent.

Créer un climat où l’erreur linguistique n’entraîne pas automatiquement l’humiliation est donc une condition d’apprentissage.

4. Valoriser le plurilinguisme sans le folkloriser

Parler plusieurs langues n’est pas uniquement une difficulté à gérer.

C’est également une expérience cognitive, culturelle et sociale.

Valoriser cette pluralité ne signifie pas enfermer l’enfant dans ses origines, mais reconnaître les ressources qu’il possède déjà.


Protéger l’élève, mais aussi l’adulte qu’il deviendra

Un accent peut raconter une région.

Une famille.

Une migration.

Plusieurs langues.

Une histoire personnelle.

Mais il ne raconte pas l’intelligence.

Il ne mesure pas la compétence.

Il ne prédit pas la valeur professionnelle.

Et surtout, il ne nous dit pas tout ce que la personne aurait été capable d’exprimer si elle s’était sentie parfaitement libre de parler.

C’est peut-être là que réside notre responsabilité pédagogique la plus importante.

Nous devons évidemment apprendre à l’enfant le français, enrichir son vocabulaire, développer sa syntaxe et l’amener vers une expression exigeante.

Mais nous devons simultanément protéger quelque chose de plus fragile :

la conviction que sa parole possède une valeur avant même d’être parfaite.

Car lorsqu’un enfant commence à croire qu’il vaut mieux se taire que risquer d’être jugé sur sa manière de parler, la difficulté n’est déjà plus seulement linguistique.

Elle devient psychologique, scolaire et sociale.

Et lorsque cet enfant devient adulte, l’enjeu n’est plus seulement de savoir s’il maîtrise parfaitement le français.

Il est de savoir s’il se sent suffisamment légitime pour prendre la parole sans avoir à effacer une partie de lui-même.

L’école n’enseigne donc pas seulement à parler.

Par la manière dont elle accueille les voix, les hésitations, les erreurs et les accents, elle peut aussi apprendre à un enfant s’il a — ou non — le droit de se faire entendre.