Aujourd’hui, le vivre-ensemble est devenu un sujet de débat.
On en parle dans les médias, dans les écoles, dans les conférences et sur les réseaux sociaux. Pourtant, lorsque j’entends cette expression, je ne pense ni à la politique ni aux théories sociologiques.
Je pense à mon enfance à Tétouan.
Je suis né dans le quartier Hospital Español, au nord du Maroc. Mes parents étaient musulmans. Pourtant, ils ont choisi de m’inscrire dans une crèche chrétienne.
À l’époque, cela ne paraissait extraordinaire à personne.
Les religieuses faisaient partie du paysage du quartier. Nous les croisions régulièrement dans les rues. Leur présence était aussi naturelle que celle de l’imam de la mosquée voisine ou du commerçant du coin.
Personne n’y voyait une menace.
Personne n’y voyait une contradiction.
Il y avait simplement de la confiance.
Une ville façonnée par plusieurs héritages
Tétouan est une ville singulière.
Surnommée « la Colombe blanche », elle porte encore les traces de ceux qui l’ont construite au fil des siècles : Andalous, Morisques musulmans, Juifs séfarades, Espagnols et familles marocaines venues de différentes régions du royaume.
Cette diversité se lit dans son architecture, dans ses traditions, dans ses accents et dans la mémoire de ses habitants.
Mais lorsque l’on est enfant, on ne connaît pas encore l’Histoire.
On vit simplement les choses.
Et ce sont souvent ces expériences simples qui marquent une vie entière.
Le Rex Calzados et les leçons silencieuses de l’enfance
Parmi mes souvenirs les plus marquants figure le Rex Calzados, un magasin de chaussures bien connu de plusieurs générations de Tétouanais.
Son propriétaire, de confession juive, était un ami de mon père Ahmed El Malti.
À chaque visite, nous étions accueillis avec le sourire.
Je ne connaissais pas encore les mots « dialogue interreligieux » ou « coexistence ».
Je voyais simplement des hommes qui se respectaient.
Avec le recul, je comprends aujourd’hui que ces moments ordinaires avaient une portée bien plus grande qu’il n’y paraissait.
Ils m’enseignaient sans discours que l’amitié, la confiance et la loyauté ne dépendent ni de l’origine ni de la religion.
Quand les différences ne deviennent pas des frontières
Notre époque semble parfois fascinée par ce qui sépare les êtres humains.
Les croyances.
Les origines.
Les cultures.
Les opinions.
Pourtant, mon enfance m’a appris une autre réalité.
J’ai vu des musulmans, des chrétiens et des juifs vivre dans les mêmes quartiers, fréquenter les mêmes commerces, échanger les mêmes salutations et partager le même respect.
Bien sûr, aucune société n’est parfaite.
Mais il existe une différence fondamentale entre vivre côte à côte et vivre ensemble.
À Tétouan, cette coexistence n’était pas un slogan.
C’était une habitude.
Une manière de vivre.
Une évidence.
Un héritage à préserver
Avec les années, j’ai compris que mon histoire personnelle racontait aussi quelque chose de plus grand.
Elle raconte une ville qui a su transformer sa diversité en richesse.
Elle raconte des familles qui ont choisi la confiance plutôt que la méfiance.
Elle raconte des générations qui ont appris à se connaître avant de se juger.
Dans un monde où les crispations identitaires occupent souvent le devant de la scène, ces souvenirs me rappellent une vérité simple :
Nous ne sommes pas obligés de penser de la même manière pour nous respecter.
Nous ne sommes pas obligés de croire la même chose pour vivre ensemble.
Et parfois, les plus belles leçons de tolérance ne s’apprennent ni dans les livres ni dans les discours.
Elles s’apprennent dans les rues d’un quartier, dans une crèche, dans un commerce de proximité ou dans le sourire d’un ami.
« Tétouan est d’ailleurs une ville calme et paisible. Toutes les communautés vivent en harmonie sans aucune tension. D’ailleurs, on la surnomme “la colombe blanche” en hommage à sa couleur, à sa diversité culturelle, mais aussi pour l’ambiance paisible qu’elle dégage. »
Extrait de Parcours du combattant, tel père tel fils. :::

