Imaginez une équipe qui traverse toute une saison sans perdre le moindre match.
Pas une seule défaite.
Trente-quatre journées de championnat. Des déplacements difficiles. Des blessures. Des périodes de doute. Des adversaires qui rêvent de faire tomber l’invincible.
Et pourtant, au soir de la dernière journée, cette équipe n’est pas championne.
Absurde ?
C’est pourtant ce qui s’est produit cette saison en Arabie saoudite.
Al Hilal a terminé le championnat invaincu. Pas une seule défaite. Malgré cela, le titre est revenu à Al Nassr.
À première vue, cela paraît contre-intuitif. Comment une équipe qui n’a jamais perdu peut-elle terminer derrière une autre qui a perdu quatre fois ?
La réponse tient dans une règle que plus personne ne questionne vraiment : le système de points.
Une règle tellement familière qu’on ne la voit plus
Aujourd’hui, dans la quasi-totalité des championnats du monde :
- une victoire rapporte 3 points ;
- un match nul rapporte 1 point ;
- une défaite rapporte 0 point.
Nous avons grandi avec cette règle. Elle nous semble naturelle.
Pourtant, elle n’a rien d’évident.
Elle résulte d’un choix effectué dans les années 1990 afin d’encourager les équipes à jouer davantage vers l’avant. L’idée était simple : rendre la victoire beaucoup plus attractive que le match nul.
Sur ce point, l’objectif a été atteint.
Le football est devenu plus offensif. Les équipes prennent davantage de risques. Les fins de match sont souvent plus spectaculaires.
Mais toute règle produit des effets secondaires.
Et aujourd’hui, ces effets commencent à apparaître de plus en plus clairement.
Le paradoxe de l’invincibilité
Prenons deux équipes.
La première gagne souvent mais perd parfois.
La seconde gagne un peu moins mais ne perd jamais.
Laquelle mérite le plus d’être championne ?
Il n’existe pas de réponse universelle.
Mais il est difficile de nier qu’une saison entière sans défaite constitue l’un des exploits les plus difficiles à réaliser dans le sport professionnel.
Or le système actuel considère implicitement qu’une victoire vaut trois matchs nuls.
Autrement dit, une équipe peut perdre plusieurs fois et malgré tout rattraper puis dépasser une équipe invaincue.
Le cas d’Al Hilal en est l’illustration parfaite.
Mais il n’est pas isolé.
Au Portugal, Benfica a longtemps flirté avec une saison sans défaite sans pour autant dominer le classement.
Au Maroc, l’AS FAR est actuellement engagée dans une trajectoire similaire : beaucoup de matchs nuls, aucune défaite, mais une position qui ne reflète pas toujours la difficulté réelle de l’exploit.
Ces exemples posent une question simple :
Le football récompense-t-il suffisamment le fait de ne jamais perdre ?
Entre prudence et prise de risque
Attention, il ne s’agit pas de défendre un football frileux.
Personne n’a envie de revoir les années où certaines équipes entraient sur le terrain avec pour seul objectif de préserver un 0-0.
La victoire doit rester la référence.
Elle doit rester mieux récompensée que le nul.
Mais entre le système actuel et un retour en arrière, il existe peut-être une voie plus équilibrée.
Une proposition simple : 5 points pour une victoire, 3 pour un nul
Pourquoi ne pas attribuer :
- 5 points pour une victoire ;
- 3 points pour un match nul ;
- 0 point pour une défaite ?
À première vue, cela ressemble à un simple changement de chiffres.
En réalité, cela modifie profondément la philosophie du classement.
La victoire reste le résultat le plus rentable.
Deux victoires rapporteraient 10 points.
Trois matchs nuls en rapporteraient 9.
Gagner resterait donc préférable.
Mais le nul retrouverait une valeur plus proche de la réalité sportive.
Après tout, ne pas perdre n’est pas la même chose que perdre.
Cela paraît évident. Pourtant, le classement actuel tend parfois à l’oublier.
Le football récompense-t-il le spectacle ou la performance ?
Au fond, le débat dépasse largement la question des points.
Il touche à notre vision même du sport.
Que cherche-t-on à désigner à la fin d’un championnat ?
L’équipe la plus spectaculaire ?
L’équipe qui gagne le plus de matchs ?
L’équipe la plus régulière ?
Ou l’équipe la plus difficile à battre ?
Ces critères ne conduisent pas toujours au même champion.
Le système actuel privilégie clairement la première logique : la victoire avant tout.
Ce choix est respectable.
Mais il n’est pas neutre.
Il favorise certaines qualités et en relègue d’autres au second plan.
Le moment d’ouvrir le débat
Il ne s’agit pas d’affirmer que le football se trompe depuis trente ans.
Encore moins de prétendre qu’une réforme résoudrait tous les problèmes.
Mais les cas récents d’Al Hilal, de Benfica ou encore de l’AS FAR montrent que certaines situations interrogent de plus en plus de passionnés.
Lorsqu’une équipe termine une saison sans défaite et ne soulève pas le trophée, beaucoup ressentent intuitivement une forme de malaise.
Ce malaise ne vient pas d’un bug du classement.
Il vient peut-être du fait que notre définition du mérite sportif a évolué, alors que notre système de points, lui, n’a pratiquement pas changé.
Le football a toujours su se réinventer.
La question mérite donc d’être posée :
et si le prochain grand débat du football ne concernait ni la VAR, ni le hors-jeu, mais simplement la manière dont nous comptons les points ? M.Z.E

